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10 avril 2011 7 10 /04 /avril /2011 04:44

 

Ils étaient concentrés, imperturbables. Quand la première secousse a frappé, ils sont demeurés inflexibles. Mais la secousse s’amplifiant, des regards se croisent qui font émerger le doute. La secousse se fait plus violente encore et plus longue. Les percussions des portes de placards métalliques, les photocopieuses sortant de leurs gonds. Le doute se transforme.

 

Pour N c’est une tension montante qui le défigure, pour A, c’est un regard fou lancé en tous sens, demandant sans arrêt  «qu’est ce qui se passe ? ». Pour M c’est le flegme qui ment, trahit par son refus de quitter son poste « je dois téléphoner au département de la finance mais ils ne répondent pas » dit-elle en chantonnant. «L’immeuble est évacué, rugit son supérieur N, raccroche moi ce téléphone IMMEDIATEMENT, tu retardes tout le monde ! ». Elle s’exécute, un petit sourire malicieux aux coins des lèvres, sous le regard stupéfait de ces collègues. S, quant à elle, est aux frontières des larmes. Son enfant de 1 an et demi est en garderie et reste injoignable, les lignes étant coupées ou saturées.T, lui , est resté de marbre et conduit l’évacuation sans broncher. A pousse des cris de souris à la vue des quelques trottoirs éventrés , des barrières de sécurité obligent une file interminable de gens à traverser la route pour éviter les bris de verres effondrés.

 

Au refuge, qui n’est autre que le parc de Yokohama, des personnes âgées, des femmes avec leurs enfants, des touristes déroutés s’accumulent, cherchant une issue, une logique de sortie, s’accrochant à leur portable qui ne sert plus. Certains recherchent le salut dans le train, mis à l’arrêt. A la gare de Yokohama, des téléviseurs retranscrivent les évènements. Tous sont spectateurs impassibles mais le regard est le même pour tous : une stupeur mêlée de fatalité qui ne se cherche pas de réponse. Dehors les gens par milliers s’entassent, faisant appel à leurs instincts quotidiens, font une queue interminable pour un bus qui ne viendra pas. Ils s’assoient sur des cartons de fortune à même le sol des grandes surfaces chauffées.

 

Un visage lointain qui ne nous apparaît jamais que sur la télévision : une femme au regard distant, assise parmi une masse hétéroclite, s’agrippant à son enfant qui, de fatigue, s’est assoupi la tête en arrière, bouche ouverte, une bouteille d’eau presque vide à ses pieds. Autour et en toute direction, les même airs hagards, patientant. Tous ont été surpris au milieu de leur routine : shopping, sorties entre ami(e)s, travail. Tous se retrouvent prostrés au milieu de dizaines de milliers d’ombres errantes sans but.

 

Certains se rabattent sur une chambre d’hôtel. Un Sheraton transformé en centre de refuge. Il n’y a plus ni clients, ni gens normaux. Il n’y a plus que des masses de prisonniers sans cages dont le seul instinct de survie dicte la pensée. Avec la peur vient celle de manquer. Les convenient stores sont pris d’assauts, ils achètent tout ce qu’il reste : chocolat, chips, calorie mate et surtout eau, mais en bon ordre, disciplinés. Parmi eux un rabatteur de karaoké a repris sa place dans la rue. L’humeur de chanter n’a pas faibli. Des bandes de jeunes se résolvent alors à passer la nuit à Yokohama dans une ambiance de fête. Ils sourient, ils se réjouissent, demain tout ira mieux.

 

Ces visages, je les vois dans l’écran de ces pays lointains que je n’ai jamais vu, je les ai vus aujourd’hui avec moi.  Ces visages qui, lorsque le malheur frappe la masse, sont le reflet universel de notre moi désemparé et pourtant lucide à cette vérité qui, violemment, ébranle notre assurance en la maîtrise de notre destin. Ces visages, enfin, qui entrouvrent une fenêtre sur la vérité de chacun.

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Published by Giyo Chan
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commentaires

jaranne 12/04/2011 17:20


Je trouve que le hasard fait que l'avant-propos de votre blog colle tristement bien à l'évocation de ce jour....


Giyo Chan 23/04/2011 02:20



Bonjour Jaranne. Si vous faites allusion aux mots de Paul Auster, alors oui ces mots sont decidement parfaitement adaptes a la situation que nous avons vecu.



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Chroniques sociales d'un français au Japon

 

Un jour ou l’autre, nous allions tous mourir et une fois nos corps emportés et enfouis dans la terre, seuls nos amis et nos familles sauraient que nous avions vécu. Nos morts ne seraient pas annoncées à la radio, ni à la télévision. Il n’y aurait pas de notices nécrologiques dans le New York Times. On n’écrirait pas de livres sur nous. Cet honneur-là est réservé aux puissants et aux célébrités, aux gens d’un talent exceptionnel, mais qui se soucierait de publier les biographies des gens ordinaires, de ceux qu’on ne chante pas, de ceux qu’on rencontre dans la rue tous les jours de la semaine et qu’on ne prend même pas la peine de remarquer ?" - Paul Auster - Brooklyn Follies 

Chers lecteurs,

Bienvenue sur les autres japonais. Vivant au Japon depuis plus d'une dizaine d'année, j'ai commencé ce blog en 2008, afin de partager avec vous une expérience du Japon au travers des autres, les proches, les inconnus, les rencontres fortuites, parfois un compagnon de voyage dans un train, tous ceux et toutes celles qui dans un regard, des mots prononcés, des attitudes, ont laissé entrevoir un peu de leur vérité.

Les autres japonais n'a qu'un thème central, celui de vous parler de ceux dont on ne parle pas au Japon, ceux que l'on ne regarde pas, que l'on ne voit pas et que pourtant nous croisons tous les jours.

Je vous souhaite une bonne lecture. 

Giyo Chan

 


 

 

 

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