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20 octobre 2008 1 20 /10 /octobre /2008 00:40
M. est un californien de 43 ans, résidant au Japon depuis 15 ans avec sa femme japonaise et ses 3 enfants. Depuis, ce diplômé en finance de l’entreprise de l’Université de San Francisco exerce le métier de professeur d’anglais en semaine et célébrant de mariage le weekend. « Cela fait 15 ans que je travaille à la même compagnie et mon salaire n’a pas varié d’un pouce ». D’où sa nécessité de faire les mariages le weekend pour arrondir les fins de mois.

 La situation financière de M. n’est pas si mauvaise, mais elle demande un investissement personnel qui lui laisse peu de temps avec sa famille. Devant un verre de bière, il se demande si la situation des étrangers comme lui n’est pas identique partout. « On a beau travailler à plein temps dans ce genre d’entreprise, nous n’avons pas droit à la souscription à l’assurance maladie, la retraite et l’assurance chômage, je paye tout moi même ». En temps normal, les entreprises contribuent à hauteur de moitié pour ces subventions sociales. Le travail à plein temps horaire n’est rien de plus qu’un travail à mi-temps à long terme.

La situation de M. est la même pour beaucoup d’entre nous, étrangers débarquant sans cadre prédéfini, sans environnement attribué. Il semble à M. que la vie pour les étrangers au Japon est ainsi faite : une succession de jobs à mi-temps en semaine et en weekend. Certains fondent leur propre entreprise et vivent à côté partiellement de ces petits boulots.

D’autres, aux ambitions financières plus grandes, optent pour les cabinets de recrutement, métier de court terme où le profit peut être vaste avec beaucoup de travail acharné et de chance. Lieu de prédilection des flambeurs et de ceux qui se voient prendre une retraite dorée à l’âge de 40 ans.

« L’intérêt de vivre, c’est tout de même de travailler à quelque chose, travailler à bâtir quelque chose » me dit il.

Les institutions éducatives ont formé les gens de notre génération, les 30-40 ans, à prendre la suite de nos parents, à une époque où l’emploi était florissant, à l’époque où la spécialisation n’était pas forcément un critère d’embauche. Une spécialisation qui a engendré l’épanouissement d’établissements privés délivrant des diplômes ronflants, formant de jeunes diplômés « spécialisés ». A la grande satisfaction des politiques qui voient dans les statistiques un pourcentage important d’étudiants, effectuant un troisième cycle d’études et qui, additionnés aux départs en retraite anticipés, réduisent supposément les chiffres du chômage.

Comme M., sa trop grande spécialisation portait le fardeau du manque d’expérience. Car après tout, comment se prétendre spécialiste sans pratique alors qu’elle est justement acquise par l’expérience ? Un cercle vicieux qui conduit ces générations comme M., ou même comme moi, à fuir le pays qui bientôt voudra vous décerner une médaille pour avoir eu votre bac.

 La réussite avait dit J., ce « corporate training specialist », est une approche subjective et diffère pour chacun. Si un homme souhaitait vivre à la campagne et récolter des choux et qu’il s’y trouve bien, c’est qu’il a réussi sa vie. Si un homme souhaite avoir une famille, une vie tranquille avec ses enfants sans trop manquer d’argent, et qu’il a tout cela, c’est que sa vie est réussie.

M. ne s’attend pas à être un professeur de langues toute sa vie, il a des projets de fonder sa propre boîte, une entreprise financière. Mais avec la crise il ne sait plus vraiment sur quel pied danser. « J’ai appris les fondements du système financier tel qu’il s’effondre aujourd’hui ». Le monde change nous disons nous. Dans quel sens va-t-il s’orienter, on ne peut le dire ? «Mais ce qui est certain, c’est que la vie pour nous changera peu. » M. est de ceux qui ont su bâtir une vie et un foyer avec abnégation et persévérance. D’aucuns diront qu’il n’y a aucune gloire à finir professeur d’anglais.

Je dirais qu’il n’y a aucune gloire à chercher absolument la gloire pour ce qu’elle est. Quelles que soient les études dans lequel le système vous pousse, son essoufflement et sa fin annoncés nous conduisent inéluctablement à remettre en question les fondements de l’héritage que nos pères nous ont laissés.

Et c’est cette vie, instable aux yeux du système mais qui se construit non pas avec nos diplômes mais avec notre persévérance et notre volonté, qui pose les fondements d’une nouvelle génération. Une génération qui n’aura compté que sur l’esprit d’initiative, l’astuce et le contentement de ce que la société aura laissé en plan.

M. est un homme non pas comblé, mais satisfait. « J’ai souvent pensé à changer cette situation, mais la vérité est telle qu’on ne peut plus compter sur les entreprises pour vivre, on ne peut compter que sur soi-même à terme »

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Published by Giyo Chan
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commentaires

Laurent 22/10/2008 03:13

oui il connait encore le sens de sa vie je suppose.

Laurent 21/10/2008 16:34

oui, il n 'ya peut-être aucune gloire à finir prof d'anglais mais il s'amuse peut-être plus qu'un mec platé sur son ordi à brasser de la contabilité, le même gars sur son ordi est mieux loti que le ramasseur de cannette sur la route...
un peu tordus mes exemples mais je ne comprends toujours pas cette image dont on placarde les profs de langue. est-cemieux de passer des centaines de coups de téléphone dans un cabinet de consulting ? c'est vrai que les titres en "ing" ça pète mais justement, avec la crise, on se demande bien ce qu'ils produisent de bon tous ces "ing".
en tous cas il a réussi ç fonder une famille et s'il est heureux au fond c'est le principal

Giyo Chan 22/10/2008 01:53


Salut Laurent,

Une chose enfin que je rajouterais pour completer ce que tu dis, c`est qu`il a une vie et il a vu grandir ces enfants.


Shizuka 21/10/2008 10:51

Je pense que dès que l'on s'embarque à l'aventure dans un pays sans connaître la langue ni sans avoir une formation permettant de trouver un travail dans sa spécialité tout en étant étranger, c'est pareil dans la plupart des pays.

Et encore, je trouve que les étrangers vivant en enseignant leur langue sont plutôt privilégiés au Japon, les écoles de langues étant assez peu regardantes sur les compétences de la personne, du moment qu'il est un "natif". C'est loin d'être le cas dans tous les pays.

Je connais des Japonais qui vivent en France depuis plusieurs dizaines d'années, et qui subsistent en faisant des petits boulots dans des restaurants japonais...Pas facile non plus.

Giyo Chan 22/10/2008 01:52


Bonjour Shizuka,

Je ne sais pas pour les autres pays mais je partage votre point de vue, il est vrai que la plupart du temps les ecoles de langues ne sont pas tres regardantes sur les competences ou l`experience,
du moment qu`on parle bien sa langue maternelle. Enfin pour ceux qui se lancent dans l`aventure ils ont le desavantage de ne pas arriver dans un cadre professionnel defini, dans le cercle des
"expats" qui etrangement, quand on en fait partie, dispose de davantages de portes ouvertes, sans pour autant que vos competences ou votre profil n`ait varie d`un pouce. Ce sont deux mondes bien
separes qui coexistent.


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Chroniques sociales d'un français au Japon

 

Un jour ou l’autre, nous allions tous mourir et une fois nos corps emportés et enfouis dans la terre, seuls nos amis et nos familles sauraient que nous avions vécu. Nos morts ne seraient pas annoncées à la radio, ni à la télévision. Il n’y aurait pas de notices nécrologiques dans le New York Times. On n’écrirait pas de livres sur nous. Cet honneur-là est réservé aux puissants et aux célébrités, aux gens d’un talent exceptionnel, mais qui se soucierait de publier les biographies des gens ordinaires, de ceux qu’on ne chante pas, de ceux qu’on rencontre dans la rue tous les jours de la semaine et qu’on ne prend même pas la peine de remarquer ?" - Paul Auster - Brooklyn Follies 

Chers lecteurs,

Bienvenue sur les autres japonais. Vivant au Japon depuis plus d'une dizaine d'année, j'ai commencé ce blog en 2008, afin de partager avec vous une expérience du Japon au travers des autres, les proches, les inconnus, les rencontres fortuites, parfois un compagnon de voyage dans un train, tous ceux et toutes celles qui dans un regard, des mots prononcés, des attitudes, ont laissé entrevoir un peu de leur vérité.

Les autres japonais n'a qu'un thème central, celui de vous parler de ceux dont on ne parle pas au Japon, ceux que l'on ne regarde pas, que l'on ne voit pas et que pourtant nous croisons tous les jours.

Je vous souhaite une bonne lecture. 

Giyo Chan

 


 

 

 

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