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14 octobre 2008 2 14 /10 /octobre /2008 03:49

J’ai vécu ma première fête en compagnie de japonaises (présentes à 70%), d’un yankee du Kansas dévasté par la marijuana et un métisse franco-japonais en décalage avec la réalité de ce monde, pour ne pas dire farfelu sans intelligence. L’ambiance réchauffée par de la bière japonaise en tout point comparable à de la bud a créé une atmosphère conviviale où tentatives de communiquer, bribes de mots anglais-japonais, très vite couverts par des éclats de rire dus à l’ivresse, créant un brouhaha au timbre nippon. Plutôt fascinant.

 

La difficulté résidait dans l’identification des personnes, sur les 12 présents, la moitié s’appelaient Yuki. Déjà dans ma cabane, il y a une Yuki à gauche, un Yuki en face dont la petite amie s’appelle également Yuki… A la soirée donc, à ma droite, une autre Yuki, en face une autre Yuki et une autre japonaise, masseuse professionnelle, nous a fait l’immense plaisir de nous en faire un complet à chacun. On reconnaît le bon massage à celui qui vous donne l’envie irrésistible de mourir d’extase. C’était le cas…Et cette masseuse portait le nom de….Yuki.

 

La communication avec les japonais reste difficile, mais pas assez pour m’empêcher de souscrire à un téléphone portable , m’enregistrer à l’immigration face à une cohorte de japonais linguistiquement autarciques. Dialogue de chimpanzé à zèbre mais qui a fini par aboutir avec beaucoup de patience.  La banque Mizuho a peut être été la cerise sur le gâteau. « Ouvrir un compte en banque ? Vous ?? ICI ?? »

 

J’ai commencé à explorer avec des yeux plus conscients les alentours de mon quartier. Asakusa est parait il le Shinjuku des pauvres, dans le sens où elle n’a pas hérité des buildings et des lumières embrasant les rues à la nuit tombée, mais le quartier n’en demeure pas moins envoûtant par ses scintillements iridiens et ses animations d’enseignes géantes. Asakusa devrait plutôt s’appeler le Shinjuku Ancien ou celui de la Tradition car nombreuses sont les maisons vestiges du passé, un passé qui dépasse à peine le siècle. Cette trop rapide transition, néanmoins, on la ressent sous la forme physique d’une pression qui entasse les habitations et les pousse à s’ériger plus haut pour respirer.


Puis j’ai arpenté le trottoir vers Ueno. Il y a un grand pont là bas, une passerelle pour piétons, et puis une bretelle de périphérique qui passe au milieu, c’est bordélique mais il suffit d’une fois pour s’y retrouver. La nuit, les lampadaires s’allument tous les huit pas. Ils ont du style, il y a de l’occident là dedans aucun doutes.

 

Au milieu de l’allée surélevée, les SDF dorment au pied de piliers vomissant de terre et de plantes tentaculaires. Des gens sortent du travail et se précipitent pour ne pas manquer le dernier métro. Quatre jeunes sont assis par terre. Des lycéens, une petite demoiselle en jupe courte qui, assise, montre sans pudeur l’intégralité de ses cuisses. Une jeune dame regarde le sol pendant qu’elle marche. Elle est élégante dans son tailleur noir et sa jupe courte, ses chaussures à talon qui claquent sur le sol. Mais elle a l’air triste, résignée. Non, c’est peut être la forme de sa bouche et ses yeux bridés, orientés vers le bas, qui me donne cette impression. Ou peut être pas. Elle sort de mon champ de vision que déjà une autre apparaît. Elle remue les lèvres, elle murmure des mots, elle sourit, secoue la tête, continue son monologue.

Accoudés à la rambarde d’une artère de l’allée, un jeune couple se tient côte à côte. Ils ne se tiennent pas la main. Ils regardent vers le bas. Ils s’échangent des mots que je n’entends pas. On dirait un rendez vous galant sans baisers, sans gestes tendres. Ils restent plus d’une heure ainsi. Je fais le tour de l’allée, descend un escalier et m’engouffre dans une ruelle gorgée d’enseignes lumineuses. Ca piaille et ça rit, une prostituée accoste des vieux croutons, avec son amie dont la tenue suggestive ne me permet pas de me tromper sur sa profession. 

 

Au travers de ceux qui ne nous comprennent pas, nous apprenons à être compris et à nous comprendre. Cette démarche nous ramène à l’enfance de l’expression, dans la tentative d’être compris elle nous réapprend les bases de la vie, le code de la communication, essence de toute existence dans une société d’êtres humains.

 

Je me retrouve quelque part, sous un pont, des groupes sortent d’un restaurant, ils sentent la grillade et l’alcool, ils rient, les femmes suivent derrière, riant avec eux. On se dit au revoir, on se salue bien bas. On ne se touche pas…Décidément !

 

Je reviens vers l’allée, je monte un escalier. Le jeune couple est toujours là, leur regard se pose un peu plus haut, ils regardent l’avenir, mais que pensent ils ? Ils regardent vers l’Est, ils regardent vers ce qui est. A l’Est il y a l’océan, l’infini, donc l’avenir. Le voient ils ensemble ou regardent ils vers des chemins différents ? J’aurais dû prendre une photo, mais je n’avais pas mon appareil. Alors je le transcris avec des mots. C’est bien plus beau.

 

De toutes façons il faisait nuit, ça n’aurait pas marché. Et puis, la réalité n’a-t-elle pas plus de grâce que n’en suggère l’image ? Avec des mots, ça ne ment pas, plus qu’une image, c’est son âme qui s’imprime.

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Published by Giyo Chan
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commentaires

Cable 19/10/2008 15:40

Plus d'histoires d' "autres japonais"? Dommage. Envoies-moi un petit mot si tu te remets à raconter des histoires comme avant.

Giyo Chan 19/10/2008 16:39


Chaque histoire se vaut. Mais elles sont bel et bien celles "d`autres japonais", mes premiers pas donc y compris. Je rapporte ce que je vois et ce que j`entends, et ce n`est pas inutile d`essayer
de montrer comment je voyais et entendais au commencement.


Laurent 15/10/2008 04:26

ça me rappelle des souvenirs, le yankee ravagé en moins.
et maintenant ta communication est fluide avec des japonais?

Giyo Chan 15/10/2008 04:36


J`imagine que oui. Pourtant je me retrouve parfois dans des situations ou, croyant bien parler le japonais, je me rends compte que ce n`est pas toujours aussi bien que je le pense.


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Chroniques sociales d'un français au Japon

 

Un jour ou l’autre, nous allions tous mourir et une fois nos corps emportés et enfouis dans la terre, seuls nos amis et nos familles sauraient que nous avions vécu. Nos morts ne seraient pas annoncées à la radio, ni à la télévision. Il n’y aurait pas de notices nécrologiques dans le New York Times. On n’écrirait pas de livres sur nous. Cet honneur-là est réservé aux puissants et aux célébrités, aux gens d’un talent exceptionnel, mais qui se soucierait de publier les biographies des gens ordinaires, de ceux qu’on ne chante pas, de ceux qu’on rencontre dans la rue tous les jours de la semaine et qu’on ne prend même pas la peine de remarquer ?" - Paul Auster - Brooklyn Follies 

Chers lecteurs,

Bienvenue sur les autres japonais. Vivant au Japon depuis plus d'une dizaine d'année, j'ai commencé ce blog en 2008, afin de partager avec vous une expérience du Japon au travers des autres, les proches, les inconnus, les rencontres fortuites, parfois un compagnon de voyage dans un train, tous ceux et toutes celles qui dans un regard, des mots prononcés, des attitudes, ont laissé entrevoir un peu de leur vérité.

Les autres japonais n'a qu'un thème central, celui de vous parler de ceux dont on ne parle pas au Japon, ceux que l'on ne regarde pas, que l'on ne voit pas et que pourtant nous croisons tous les jours.

Je vous souhaite une bonne lecture. 

Giyo Chan

 


 

 

 

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