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10 octobre 2008 5 10 /10 /octobre /2008 01:15

Deux endroits en deux jours, et pourtant j'y reviens quotidiennement. Cela fait partie d'un décor que je connais bien, mais pas assez. Shinjuku et Shibuya ne sont distants que de deux stations, l'un est vaste et aéré, l'autre aussi mais on étouffe vite dans la cohue. Shibuya, c'est l'endroit des lycéennes, des salles de jeux, des Shibuyettes passées au grille pain de la tête aux pieds, maquillées au pistolet à peinture et ressemblant davantage à des barbies sous un maquillage de raton-laveur. Elles se pomponnent, remettent une couche, chaque fois qu'elles le peuvent, chaque fois qu'elles s'asseyent ou qu'elles tombent sur un miroir. Des ensembles de beauté enrobés de rose kitsch, mascara et fards à joues, paupières astiquées et lèvres aux contours dessinés, jupettes méritant un oscar ou jeans plus ou moins entiers, ornés de babioles et autres fantaisies sans identité.

Les chaleurs d'été arrivent, on en est au Celsius 28 aujourd'hui. Ca cogne et fort! On se défait un peu plus, les robes à fleurs sont sorties, les jupes écossaises sont remontées jusqu'au dessus du nombril, les socquettes blanches dégringolent en accordéon sur les mocassins noirs. On en voit par centaines, dans tous les coins, des petites têtes blanches aux cheveux de jade. Par meutes entières, elles se précipitent dans les salles de jeux, s'attardent sur les derniers portables, le dernier gadget dernièrement sorti, ou la dernière des coquetteries. On s'en fout. On suit le mouvement, c'est un rituel, ca détend après les cours.

Les rues brassent du monde à foison, continuellement. Les magasins racolent avec leurs hôtesses et leurs hauts parleurs, des écrans géants visionnent des clips de minettes rose bonbon ou bleu turquoise. Une cacophonie déroutante mais si j'y retourne, c'est que je dois aimer ça. 

A Shinjuku, les galeries du métro sont une réplique des Catacombes,  on ne sait pas sur quoi on débouche. Shinjuku, quartier des grands magasins, fréquenté par une jeunesse un peu plus mûre et le BCBG de la haute société, et même de la classe moyenne, mais comment faire la différence? L'élégance est inscrite dans le gène de la japonaise. L'allée marchande de Tohoyama (ou tako ou toto...) est tout simplement un immeuble de 12 étages (voire plus) garnis de magasins où les marques prisées se bousculent. Bijouteries, parfumeries, vêtements, quincaillerie, bricolage, papeterie, coquineries, difficile de ne pas trouver ce qu'on cherche. 

"Irreshaimase" résonne à chacun de mes pas. Je passe devant une boutique, deux vendeuses me chantent le mantra. Il ne faut jamais répondre ou s'arrêter, c'est donner sa bénédiction à leur lasso. Une fois pris, difficile de s'en tirer...A moins de courir. Les prix accélèrent le pas. Et maintenant que j'y pense, ce n'est pas qu'un immeuble Shinjuku, c'est aussi un ensemble de ruelles toutes aussi inattendues les unes que les autres. Certaines grouillant de magasins de vêtements suivis d'une véritable allée de love hôtels et de salons de strip tease et de massages "très spéciaux". Une salle de jeux, pas loin. Des jeux de toutes sortes, certains incompréhensibles, encore une fois..Des gamins y jouent, des vieillards aussi, des hommes d'affaires prenant un moment de détente. La salle est comble. A coté de pacman, un jeu de Mah Jong avec une demoiselle en porte jarretelles et seins à l'air en fond d'écran. Une petite vidéo la montre en train de se déshabiller dans l'ombre. Il faut gagner la partie pour rétablir le courant. Dommage, je ne sais pas jouer au Mah Jong. 

J’ai faim, je m’engouffre dans l’un de ses nombreux convenient-store qui sont au Japon ce que l’épicier arabe est à Paris. Je prends un sandwich taillé en pyramide et j’ose quelques mots. Désirant consommer tout de suite, je ne veux pas de sac plastique. « Fukuro jya nai » dis je avec 3000 gestes maladroits. La minette d’abord souriante me dévisage comme si je l’avais mise dans l’embarras. Je rectifie le tir « Fukuro arimasen ». Elle dévisage le sandwich et le sac dans lequel elle l’a mis, puis tourne un œil circonspect à ses collègues qui s’affairent sous le comptoir.  Je n’ai pas dû dire les bonnes choses. Bref j’écarte la polémique d’un geste résigné et prends mon sandwich avec mon plastoc… 

Un lieu propice aux photos, tant pour les jolies jambes que pour les visages, où les enfants cavalent insouciants parmi une foule dont la culture dit-on le sacralise.

Je suis déjà perdu. Alors je suis un groupe et, au hasard, je m'engouffre dans la galerie marchande souterraine de Shinjuku. Là, je peux déguster un espresso -un vrai- avec un cigarillo dessèché. Tout autour, des couples unisexes, des femmes riant comme des hystériques, une lycéenne fumant sa clope, toute seule, peinarde comme dirait l'autre.  Un homme seul, coincé dans son téléphone portable. Et moi aussi, je me retrouve seul, avec ma feuille de tabac séchée.

Fumer un cigarillo, c’est un peu reproduire le cycle du temps. Celui ci est trop court pour profiter des bonnes choses. On  possède un temps la joie mais elle repart vite. Comme un fruit mûr dont on savoure la sève sucrée. Tout ce dont on en garde, c’est un souvenir, que l’on appelle à se reproduire. Le thème n’est pas nouveau, pour Proust, c’est la madeleine, pour moi c’est le cigare, mais à la différence près que celui-ci m’enivre de présentes émotions. Je prends conscience que je suis là où je suis, profitant d’un peu de paix avec moi même, ou je laisse de coté la raison pour m’abandonner entièrement au seul bonheur de mes sens. Peut être, dans de longues années, ce cigarillo, s’il ne me tue pas avant, sera la dernière amarre de ma jeunesse.

Au mépris de l’authenticité de ce que je vis, je laisse dans ces mots une place de choix à la poésie. Non pas que la figure de style soit une fin en moi, mais elle est ma musique et la fausse note n’y a pas sa place. C’est dans la rêverie que le cœur parle mieux, et c’est avec le coeur que je témoigne le mieux.

Peut être à son tour, cette lycéenne - qui est là depuis plus d'une heure maintenant - fumant cigarette sur cigarette, contemplant le bas horizon du sol, jetant parfois un œil vers l'extérieur ou les anonymes défilent, comprendra t-elle cela. Tu regardes d'un air bien résigne ce petit monde qui t'environne. Pourquoi partout ce même regard?

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Published by Giyo Chan
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Chroniques sociales d'un français au Japon

 

Un jour ou l’autre, nous allions tous mourir et une fois nos corps emportés et enfouis dans la terre, seuls nos amis et nos familles sauraient que nous avions vécu. Nos morts ne seraient pas annoncées à la radio, ni à la télévision. Il n’y aurait pas de notices nécrologiques dans le New York Times. On n’écrirait pas de livres sur nous. Cet honneur-là est réservé aux puissants et aux célébrités, aux gens d’un talent exceptionnel, mais qui se soucierait de publier les biographies des gens ordinaires, de ceux qu’on ne chante pas, de ceux qu’on rencontre dans la rue tous les jours de la semaine et qu’on ne prend même pas la peine de remarquer ?" - Paul Auster - Brooklyn Follies 

Chers lecteurs,

Bienvenue sur les autres japonais. Vivant au Japon depuis plus d'une dizaine d'année, j'ai commencé ce blog en 2008, afin de partager avec vous une expérience du Japon au travers des autres, les proches, les inconnus, les rencontres fortuites, parfois un compagnon de voyage dans un train, tous ceux et toutes celles qui dans un regard, des mots prononcés, des attitudes, ont laissé entrevoir un peu de leur vérité.

Les autres japonais n'a qu'un thème central, celui de vous parler de ceux dont on ne parle pas au Japon, ceux que l'on ne regarde pas, que l'on ne voit pas et que pourtant nous croisons tous les jours.

Je vous souhaite une bonne lecture. 

Giyo Chan

 


 

 

 

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