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6 octobre 2008 1 06 /10 /octobre /2008 10:07

Cela s’était joué en peu de temps mais j’y étais arrive. Dans l’inaction, l’homme est voué à deux destinées dont lui seul est maître: la lobotomie ou l’impulsion vers de nouveaux horizons. J’étais à mi chemin du premier lorsque le second s’est brutalement éveillé en moi.

 

Mon père disait que la vie était une succession de hasards. Et quels hasards! D’un rêve banal où je me voyais descendre lentement vers une ville embrasées de pépites luminescentes. Un son…La ville de Tokyo…De ce rêve, la résurgence inopinée d’un intérêt pour la langue japonaise. Mon père avait béni cette expédition, me garantissant de vivre avec les moyens nécessaires sans avoir à travailler dans la plus modeste condition pendant 3 mois. Tout en France ne me laissait plus grand choix…Les amis, la vie, tout s’ensevelissait dans l’inéluctable routine qui précipite le temps.

 

Le temps c’est vivre, et vivre c’est savourer, mais vivre c’est aussi agir comme disait Jules Siegfried. Je ne pouvais concevoir de demeurer ainsi, m’inscrivant à jamais comme d’un pacte avec le diable dans le tramway des jours maussades et intemporels.

 

Aujourd’hui je suis à Tokyo, où tout ce qui m’environne m’apporte une nouvelle bouffée d’air. Je n’ai pas les yeux bridés, je ne suis pas japonais, tout au pire un gaijin de plus, bien que cela ne court pas les rues. J’avais l’habitude de m’intégrer dans les foules sans être vu, ma peau se fondant dans la masse tel un caméléon dans un buisson, et partout j’étais un familier pour l’entourage, un “no profile” parmi des gens dont je feignais de partager la culture sous le déguisement de la langue. Ainsi a Bogota, j’étais un Argentin, en Arabie j’étais un pakistanais, un libanais… Ici je suis un furansujin. La rareté attire l’œil et bien que ne me considérant pas comme une perle rare, j’avoue que la curiosité que je suscite auprès des nippons me conforte. Car c’est la que l’on se dit que l’on existe, que l’on est sorti de ce moule ou l’habitude ternit toutes les couleurs et unifie la diversité dans l’opaque grisaille d’un ciel parisien. Les premiers jours à Tokyo me noient l’esprit, et tandis que mes yeux encore jeunes pour ce pays se gorgent de nouveaux plaisirs, j’anticipe de le témoigner, en bravant l’échelle du temps de Camus. Vivre et témoigner de vivre se font en deux temps, d’abord l’un puis l’autre. J’aurais voulu y souscrire si ma mémoire n’était pas aussi courte.

 

Je vis parmi des japonais, et déjà mon oreille se prête à des sons nouveaux. Le japonais est doux, sans violence, retenu, suave dans la bouche des femmes, un cliquetis de la langue qui rappelle le bruit d’un baiser, une phonétique simple que toute oreille pourrait retranscrire dans sa langue maternelle. Je vis a l’étroit dans l’obscurité, mon seul soleil pend à mon plafond. Il brille en trois temps comme pour décrire la courbe du jour. Je marche pieds nus sur les tatamis, ces tapis de paillettes tirées, et je dors à même le sol, sur un mince matelas, mais je dors l’esprit bercé par des flots de rêves.

 

C’est parmi une multitude de maisons étroites en bois et papier que se situe ma chambre. Sous des dehors miséreux, les maisons japonaises priment sur l’embellissement de leur intérieur. Cela ne rappelle t-il rien? N’est ce pas seule la beauté intérieure qui compte? Excuse légitime des laids, mais le premier conseiller du Cœur n’est il pas le sens de la vue? C’est pourtant au delà de ce premier conseil que se découvre la vraie beauté et quand bien même l’apparence extérieure est laide, on voit difficilement l’intérieur sans lui donner pour reflet ce que les yeux seuls voient. Apres, les goûts diffèrent D’aucuns trouveront en la plus banale des personne la beauté rare, d’autres chez la plus horrible la référence de la beauté sur terre…L’esprit peut ne pas tourner rond ou bien les yeux offrent à chacun ce que chacun veut voir. C’est peut être ce que l’on dira de ce que j’écris. Mais l’important est ce que je vois et ce que je ressens. Tant pis pour les autres s’ils n’y trouvent pas leur référence, leur idylle, leur muse ou toute autre inspiration imagée gravissant les marches du ridicule à tant qu’elle se détache d’une réalité un tant soi peu superposable.

 

Je pourrais dire beaucoup sur la ville. De jour comme de nuit, la vie existe. Elle est abondante, gargantuesque. Ce ne sont pas des foules, mais des marées humaines, un prolongement de l’océan qui de l’eau a donné l’homme. Les rues sont vides de saletés, l’hygiène ici est développée à un niveau presque paranoïaque. En contrepartie, cette paranoïa n’existe pas pour ce qui est de la sécurité. Je ne me suis jamais senti aussi en sécurité qu’à Tokyo. Pas de délinquance, du moins une microgoutte dans un océan. Au contraire, des visages rassurants, fatigués et fermés certes mais paisibles. Les femmes sont beautés dont je ne me lasse pas d’explorer chaque trait de leur visage. Ces yeux légèrement brides, cette peau blanche effleurant la tendresse de la soie, ces petits nez en trompette et ces corps menus, frêles mais harmonieux, tout l’ingrédient mur de ces enfants aux visages de poupées. Ce genre d’enfants dont on ne pourrait exprimer un non a chacun de leurs caprices. La nouveauté a cette propriété incroyable d’émerveiller ou de rejeter.

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Published by Giyo Chan
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commentaires

dvorah 06/10/2008 13:06

Ce JE soudain est mystérieux ... Est-ce vous ? J'espère que sinon cela ne vous vexe pas, ce 'je" semble avoir une belle âme...

Giyo Chan 06/10/2008 13:13


Bonjour Dvorah,

Ce je est bien le mien oui. Un retour en arriere de mes premiers pas, des ecrits que j`avais mis sur un vieux cahier a l`epoque. J`ai pense que cela pouvait etre interessant de voir l`hier et
l`aujourd`hui.


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Chroniques sociales d'un français au Japon

 

Un jour ou l’autre, nous allions tous mourir et une fois nos corps emportés et enfouis dans la terre, seuls nos amis et nos familles sauraient que nous avions vécu. Nos morts ne seraient pas annoncées à la radio, ni à la télévision. Il n’y aurait pas de notices nécrologiques dans le New York Times. On n’écrirait pas de livres sur nous. Cet honneur-là est réservé aux puissants et aux célébrités, aux gens d’un talent exceptionnel, mais qui se soucierait de publier les biographies des gens ordinaires, de ceux qu’on ne chante pas, de ceux qu’on rencontre dans la rue tous les jours de la semaine et qu’on ne prend même pas la peine de remarquer ?" - Paul Auster - Brooklyn Follies 

Chers lecteurs,

Bienvenue sur les autres japonais. Vivant au Japon depuis plus d'une dizaine d'année, j'ai commencé ce blog en 2008, afin de partager avec vous une expérience du Japon au travers des autres, les proches, les inconnus, les rencontres fortuites, parfois un compagnon de voyage dans un train, tous ceux et toutes celles qui dans un regard, des mots prononcés, des attitudes, ont laissé entrevoir un peu de leur vérité.

Les autres japonais n'a qu'un thème central, celui de vous parler de ceux dont on ne parle pas au Japon, ceux que l'on ne regarde pas, que l'on ne voit pas et que pourtant nous croisons tous les jours.

Je vous souhaite une bonne lecture. 

Giyo Chan

 


 

 

 

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