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21 septembre 2008 7 21 /09 /septembre /2008 01:03

Les grandes compagnies japonaises sont la fierté de feue la deuxième économie du monde. Ponctualité, rigueur, tradition, fidélité sont les symboles du travailleur idéal. Entièrement voué à sa compagnie et son travail, Mr Yoshida considère son entreprise avec autant d`égard qu`un samurai vénèrerait son empereur. Sa journée commence à 5h30 du matin, sa femme, Yukiko, sans emploi, s`est réveillée une demie heure avant. Le café chaud fume sur la table, la télé est allumée, branchée sur le canal météo,  programme du matin le plus fréquent. Le journal soigneusement plié, Mr Yoshida est impeccable dans son costume noir deux pièces, les cheveux en ordre, l`haleine fraîche. Il consomme son café, les yeux rivés sur le poste de télévision. Aujourd`hui pas de pluie avant 14h00, dans l`après midi les chances d`averses seront de 60 à 75%, il serait prudent de prendre son parapluie. Il est 6 heures, Mr. Yoshida prend son cartable et se dirige vers la gare.

 

Mr Yoshida sera de 8h00 à 20h00 à son bureau, un vieux meuble en métal recouvert de papiers et où trône un vieil ordinateur. Ce sera dans le bruit des touches de claviers, des chuchotements des jeunes office ladies, des téléphones sonnant et des formules de politesse dites et redites un nombre incalculable de fois que Mr Yoshida passera sa journée de travail. « Je fais mon travail » dit Mr Yoshida, qui consiste à demeurer à son bureau et s’affairer. Son travail n`est pas une tâche précise, mais un ensemble de tâches qui lui permettent de rester occupé. « Le Japonais est le travailleur le plus inefficace au monde » me dit H., jeune président d`une compagnie commerciale. Inefficace, mais acharné. Savoir montrer son dévouement à la compagnie c`est aussi savoir se montrer constamment affairé aux yeux de ses collègues, savoir accepter d`être le fautif quand un manager de mauvaise humeur hurle sa rage contre lui. Mr Yoshida l`a compris. En dépit de sa position de « responsable » dans les ressources humaines, aux côtés de 60 autres « responsables », Mr Yoshida, comme chacun de ses collègues, est responsable de son attitude et sa capacité à se montrer performant et…occupé, une fois de plus, surtout après les heures de travail conventionnelles. 20h00 sonnent. Personne ne bronche. A 20h30, une première personne se lève, s`incline bien bas et lance un fort et assuré « otsukaresama desu ! », ses collègues se lèvent et le saluent en retour « otsukaresama desu ! ». Le rituel du soir est achevé. « Tu n`as qu`à rester devant ton écran et déplacer ta paperasse sur ton bureau, tu auras l`air occupé comme ca ! » me raconte la jeune Takeuchi, dont les projets d`avenir sont d’épouser un garçon riche pour n`avoir plus à travailler.

 

Juste avant 21h00, le kacho ou manager revient d`humeur joyeuse. « Yoshida ! Allons boire ! ». Mr Yoshida acquiesce, enfin une porte de sortie avec Mr Kimura, un quinquagénaire à la protubérance abdominale imposante. Ils se retrouvent au Bad Girls, ce bar à hôtesses d`Akasaka Mitsuke où de nombreux japonais vont boire et manger en compagnie de jeunes entraîneuses en tenue très légère. Rires à gorges déployées, remarques coquines, Mr Yoshida a fracassé son masque d`ivoire. L’une des jeunes hôtesses lui donne une carte portant son nom décoré de petits cœurs. Il parle d`elle, de lui, de son travail, d`une femme qu`il a et qui dort déjà sans doute à cette heure ci. L`alcool coule à flots, Mr Yoshida et Mr Kimura se laissent aller à la complicité et l`ivresse. La nuit est sicilienne. Les trains ramènent les travailleurs gorgés d`alcool vers leur foyer. Hommes silencieux le matin, leurs rires, chansons et ronflements animent le voyage du retour. Il est minuit passé, Mr Yoshida se plonge dans un bain maintenu chaud qui l`attend avant de retrouver son lit.

 

« La compagnie fait beaucoup pour moi, elle paye mon salaire, mon assurance, ma retraite, je lui dois tout et je lui dois ma vie actuelle» me dit il d’un ton neutre, un verre de sake chaud sous le nez. Il insiste également sur l’importance du travail avec les collègues, de faire partie de cette « caste » qui les réunit, travaillant pour un seul et même but : accomplir les tâches que la compagnie leur a assignées.

 

A ma question « Etes vous content de votre vie de famille actuelle ? », Yoshida me répond par un oui sans équivoque. « Ma vie de famille est très bien comme ça ».

 

Trois ans plus tard, Monsieur Yoshida prenait sa retraite, quittant le groupe auquel il avait appartenu pendant 37 ans pour ne consacrer son temps qu’à sa famille.


Pour nombre de semblables à Monsieur Yoshida, le départ en retraite amène une rupture drastique. L’identité donnée par le groupe disparaît, les contacts avec les collègues travaillant toujours s’estompent peu à peu. Inéluctablement, une certaine solitude envahit le cœur de ce jeune retraité.

 

Pat, le vieux prêtre irlandais de la paroisse St Augustin, m`a dit que Dieu était, pour beaucoup, une nouvelle alternative. Si les japonais sont une minorité à embrasser la religion chrétienne, ils insufflent à cette communauté la force du groupe qu`ils ont chéri durant leurs années de labeur.


Je revois ces hommes souriants, détendus, heureux d`être à nouveau membres d`un groupe qui, cette fois, ne leur demande rien d`autre que de la chaleur pour leur prochain, et parmi eux un nouveau Yoshida.

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Published by Giyo Chan
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commentaires

Laurent 05/10/2008 04:13

non ca n a pas change. je ne peux pas lire tout l article ni acceder aux commentaires...un esprit hante ton blog haha
bon weekend

Laurent 05/10/2008 03:16

Bonjourm excuse-moi mais je n'arrive pas à lire ton nouvel article entièrement. Tu y a s bloqué les commentaires???

Giyo Chan 05/10/2008 03:24


Bonjour Laurent,

C`est etrange,je n`ai touche a aucun reglages. Est ce que cela marche maintenant ?


alain 26/09/2008 15:48

Je trouve que les derniers articles sont très bon, ce blog gagne en qualité.

Alain

Giyo Chan 27/09/2008 03:53


Bonjour Alain,

Merci beaucoup pour tes encouragements!


Cable 21/09/2008 04:32

Ce genre de nouveau groupe demande aussi de l'argent en plus de chaleur ;)

Giyo Chan 21/09/2008 04:49


Bonjour Cable,

En effet, cela peut etre vrai dans certains cas, il y a l`eglise des Mormons de l`Utah dont la propagande est tres forte, et d`autres groupes religieux d`obedience chretienne qui sonnent aux portes
regulierement. Ceci dit le cas de Mr. Yoshida, c`est l`eglise catholique et je ne pense pas qu`elle demande de contributions financieres comme les autres groupes. Merci pour ton commentaire !


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Chroniques sociales d'un français au Japon

 

Un jour ou l’autre, nous allions tous mourir et une fois nos corps emportés et enfouis dans la terre, seuls nos amis et nos familles sauraient que nous avions vécu. Nos morts ne seraient pas annoncées à la radio, ni à la télévision. Il n’y aurait pas de notices nécrologiques dans le New York Times. On n’écrirait pas de livres sur nous. Cet honneur-là est réservé aux puissants et aux célébrités, aux gens d’un talent exceptionnel, mais qui se soucierait de publier les biographies des gens ordinaires, de ceux qu’on ne chante pas, de ceux qu’on rencontre dans la rue tous les jours de la semaine et qu’on ne prend même pas la peine de remarquer ?" - Paul Auster - Brooklyn Follies 

Chers lecteurs,

Bienvenue sur les autres japonais. Vivant au Japon depuis plus d'une dizaine d'année, j'ai commencé ce blog en 2008, afin de partager avec vous une expérience du Japon au travers des autres, les proches, les inconnus, les rencontres fortuites, parfois un compagnon de voyage dans un train, tous ceux et toutes celles qui dans un regard, des mots prononcés, des attitudes, ont laissé entrevoir un peu de leur vérité.

Les autres japonais n'a qu'un thème central, celui de vous parler de ceux dont on ne parle pas au Japon, ceux que l'on ne regarde pas, que l'on ne voit pas et que pourtant nous croisons tous les jours.

Je vous souhaite une bonne lecture. 

Giyo Chan

 


 

 

 

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