Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
1 septembre 2008 1 01 /09 /septembre /2008 02:25
A l`aube d’une nouvelle année, Yasunori sait qu`il ne lui reste plus que 4 ans à travailler avant la retraite. Comme beaucoup de jeunes diplômés d’université, il est entré comme freshman dans cette compagnie pétrolière aux effectifs gigantesques. Evoluant d’année en année dans la profession, Yasunori connaît le métier du pétrole sur le bout des doigts.

Au temps de la vague spéculative, les bénéfices extraordinaires qu’il a réalisés lui ont permis de bâtir un petit immeuble pour sa famille. Sa femme, Sachiko, pharmacienne de son état, travaille dans sa propre officine, héritière d’une entreprise pharmaceutique familiale qu’elle a réduit en pharmacie rattachée à une clinique. Quant à ses deux filles, l’une est mariée, l’autre étudie à l’étranger. 4 ans, ce n’est décidément pas grand chose.

General manager dans une petite branche du monstre qu’est la compagnie X, Yasunori travaille avec les mêmes collègues depuis 18 ans. Mais une crise économique soudaine affectant les prix du pétrole précipitent le remplacement de son patron direct par un autre, Takakura, venant du siège. « Bon courage Yasunori » lui souhaitent d’autres collègues du même siège.

Takakura était dans les locaux depuis 6 mois et ne s’était jamais véritablement manifesté. Petit homme à lunettes épaisses, ventre proéminent, il se contentait d’observer chacun à son ouvrage. Il arpentait les bureaux les uns après les autres, griffonnant des notes sur un calepin.

Ce n’est qu’au 1er juin que Takakura signala sans crier gare sa présence par des hurlements, des reproches, des insultes et des rétrogradations immédiates avec réduction de salaire. Le premier à tomber sous les coups fut Yoshimizu, 58 ans, Deputy general manager, rétrogradé en pompiste dans la région de Fukuoka. « Le refus n’est pas permis, car le refus ne peut conduire qu’à la démission. »

 Au fil des jours, Takakura harponnait l’un après l’autre ceux qui avaient participé à la réalisation et à la consolidation de cette société annexe. En 2 mois, les démissions s’enchaînèrent, les effectifs réduits de moitié. Hideto, un autre collègue, connut une fin plus tragique. Après avoir affronté la pression croissante de Takakura, il s’effondra un soir à la gare en rentrant chez lui. Sa femme et ses 3 enfants , aujourd’hui encore, guettent l’instant où il pourra parler à nouveau de son lit d’hôpital.

Yasunori, lui, tient le coup mais son corps le trahit, une nouvelle maladie germe en lui, faite de vertiges, de sifflements d’oreilles et de malaise permanent. En voyage d’affaires avec Takakura, il tente la fraternisation. « Ce que j’aime faire le soir, c’est être avec ma fille cadette et regarder les étoiles avec elle ». Takakura écarte d’un geste brusque la sollicitude « Non! Il faut penser au travail, le travail et rien d’autre ! ».

Un travail qui ne connaît plus de rythme, ni de logique. Rien n’est fait comme il faut, la moindre erreur entraîne un raz de marée de reproches et d’insultes. « Cet homme est un malade mental, tout le monde quitte la compagnie, personne ne veut travailler avec lui, ce qu’il fait n’a aucun sens ! On dirait qu’il veut détruire la compagnie ! » se lamente Yasunori. En haut lieu, le président de la branche, âgé de 78 ans, avoue timidement son impuissance. « Je comprends, Yasunori, mais soyez patient, cela finira bien par s’arranger…. enfin je l’espère. »

En Septembre, Yasunori est pris au volant de l’un de ses malaises. Il ne peut plus se concentrer, sa tête tourne, une envie de vomir insoutenable et une soudaine fébrilité ankylosent son corps. Sa décision est prise. Il partira.

Malgré l’insistance obséquieuse de Takakura de demeurer dans le groupe, Yasunori annonce solennellement sa décision de partir. La compagnie, drainée, exsangue n’en a plus pour longtemps selon lui.

Moins de 2 mois plus tard, la compagnie, en effet, ferme.

De ses 35 ans de bons et loyaux services, Yasunori n’aura gardé qu’un goût d’amertume. « L’emploi à vie », règle établie dans nombre de firmes japonaises garantit la sécurité de l’emploi. L’emploi, lui, n’est garanti de rien, seulement de servir les intérêts de la compagnie. A son âge et à son niveau de salaire, Yasunori n’est pas le seul à devoir affronter une situation où l’on ne laisse qu’une alternative : la rétrogradation ou la démission.

Partager cet article

Repost 0
Published by Giyo Chan
commenter cet article

commentaires

Laurent 09/09/2008 03:29

re-bonjour,
je suis assez d'accord avec Alain.
C'est bien écrit et je suis aussi d'accord pour penser qu'il ne faut pas généraliser.
mais Giyochan, tu éxagres un peu quand tu dis que tu écris que n'as aucune base. Tu les choisis sacrément bien tes personnages.
Ce que veut peyt-être dire Alain, c'est que tu ne décris pas tout de ces gens. Ce que tu dis est surement vrai, d'une certaine façon, mais tu focalises sur leur côté "spécial", le côté qui intéresse les lecteurs.
Quand Alain parle de "cul-de-sac" il évoque celà je pense.
Je suis sur que tu connais des gens qui ne rentrent pas dans ce shéma d'une pression sociale constante...
ceci dit ne le prend pas mal, je viens lire ton blog de temps en temps. C'est bien écrit et des gens comme ça j'en ai croisé. Mais j'ai des amis qui ne rentrent pas dans ces logiques.
Aprs je suis bien d'accord pour dire que c'est à chacun d'être responsable de sa propre interprétation.

Giyo Chan 09/09/2008 04:26


Bonjour Laurent,

Ne t`inquietes pas je ne prends jamais mal un commentaire, bien au contraire j`apprecie qu`on s`interesse a ce que j`ecris comme tout bloggeur.

Quand je disais que je n`ai aucune base, je veux dire que je ne pars d`aucun a priori sur tel ou tel sujet, je ne cherche pas a montrer quelquechose qui pourrait faire office de generalites. Le
cote special mis en valeur parmi ces gens est ce qui m`a le plus frappe. Pourtant, a regarder ces gens dans la rue, on ne les verrait meme pas. J`admets que les choix ont peut etre l`air d`etre
orientes vers un certain theme, ceci dit ils ont tous leur bons cotes, mais rien qui fasse l`exception. Je prefere insister non pas sur la facade de ces gens mais ce qu`ils vivent interieurement,
du moins dans ce qu`ils laissent transparaitre dans leur attitude et leurs mots. Je connais d`autres personnes qui ne sont pas dans ce cas bien entendu mais le blog est jeune et j`ai encore
beaucoup de personnages a traiter ! Merci pour ta reflexion !


jaranne 02/09/2008 10:54

Pour moi, les évènements qui se passent dans cette société ne se seraient sûrement pas déroulés dans une grosse entreprise française, les syndicats auraient tôt fait de déclencher une grève ou bien les personnes visées seraient passées par l'inspection du travail , on a le sentiment que les travailleurs doivent s'incliner ou partir... donc au delà des drames évoqués, nous voici devant l'un des aspects du monde du travail au Japon. Qui défend ces malheureux, personne semble-t-il, que font les syndicats ?

dvorah 01/09/2008 19:53

Ce commentaire est intéressant, mais je ne peux m'empêcher que certains lecteurs de ce blog font à l'auteur un mauvais procès. Il n'a jamais dit qu'il fallait généraliser, au contraire. Le titre de ce blog est "les autres japonais", et non pas les japonais. Certains écrivent très bien sur l'employé de grande surface, le clochard, le paysan... A nous d'y apprécier ce qu'il y a à prendre et à aller chercher ailleurs ce qui peut compléter une vision du Japon moins noire. Mais en faire reproche à l'auteur n'a pas de sens.

alain 01/09/2008 15:33

C'est une approche particulière que tu propose dans ces billets, et je dois avouer que je suis assez partagé après avoir lu l'ensemble. J'ai apprécié, mais je ne peux pas adhérer vraiment.

Le style est bien tourné, et, sur le fond, je crois nécessaire de transmettre aussi ces images brutes de ce que peux être l'échec social au japon. J'entends l'échec au sens large, c'est à dire la sensation ou la réalité d'une impasse dans la vie sociale. Ces portraits ne sont pas trop éloigné de la réalité qu'on peu aisément découvrir avec l'aide de quelques lectures choisies et de temps sur place - si on franchi la barrière de la langue. Ils retraduisent certains aspects de la réalité sociale japonaise. Elle sait être très dure. La violence existe, et ici elle est beaucoup moins physique qu'ailleurs.

Cela dit, la pilule a du mal a passer. J'ai l'impression que ces portraits sont forcés, au travers de quelques affirmations sans doute un peu rapide, qui poussent le cas particulier jusqu'à la généralisation. J'ai l'impression - désolé, un bon lecteur est plus rare qu'un bon écrivain - que chaque portrait est un exemple extrême, tournant indéfiniment dans son impasse, et n'ayant pas d'autre visage, d'autre porte de sortie, d'autre histoire. Société et sujets tirés, non pas à gros traits, mais à traits forcés donc.

L'erreur est humaine. L'erreur, dans la société japonaise, n'est pas l'erreur dans la société française. Les échecs ne n'ont pas la même forme. Que dirait-on de portraits aussi acide sur nos bons sujets français ? On en écrirait de belles sur l'étudiant fauché, l'employé de grande surface, le CGTiste, le clochard, le cadre de la défense, le banlieusard et le paysan. Pour être vrai ça ne dépeindrait pas vraiment la société française ...

Il manque peut être a ces billets ce qui fait aussi les petits moments de joie et de grande humanité du japon, son innocence, ses réussites, ses efforts, ses doutes. Sa vie, quoi. Pas juste ces cul-de-sac. L'humain reste le même partout, même ici.

Cela dit, je ferais volontiers un portrait de chacun de ces personnages.

Alain

Giyo Chan 02/09/2008 01:52


Bonjour Alain.

Un commentaire interessant. Mais je ne peux m`empecher d`etre en desaccord avec ce que tu dis quand tu ecris que l`humain reste le meme partout. La societe humaine, elle, n`est pas la meme partout
et pas la meme pour tout le monde.

Je n`ai aucune base, aucun referentiel sur lequel je decris les portraits de ces personnages. Ils sont tels qu`ils sont, retranscrits a l`etat brut et je tache de ne retranscrire justement que ce
cote humain.

Comme Dvorah l`a tres justement rappele, je ne traite que de cas particuliers. Jusqu`a aujourd`hui ces portraits ebranlent certaines visions que l`on peut avoir, et pourtant je n`ai traite que de
moins d`une douzaine de personnes. Maintenant, un nombre aussi bas, depeint il le Japon ? Non il depeint ce que ces personnes particulieres sont dans une societe. Il est admis qu`une societe se
veut un modele pour tout le monde ne faisant pas cas de l`exception.

Mais l`adaptation de l`individu a ce modele est il vraiment le meme pour chacun ?

Merci pour cette ouverture a la discussion !


Présentation

  • : Les autres Japonais
  • Les autres Japonais
  • : Exploration sociale de la vie d'un étranger au Japon
  • Contact

Chroniques sociales d'un français au Japon

 

Un jour ou l’autre, nous allions tous mourir et une fois nos corps emportés et enfouis dans la terre, seuls nos amis et nos familles sauraient que nous avions vécu. Nos morts ne seraient pas annoncées à la radio, ni à la télévision. Il n’y aurait pas de notices nécrologiques dans le New York Times. On n’écrirait pas de livres sur nous. Cet honneur-là est réservé aux puissants et aux célébrités, aux gens d’un talent exceptionnel, mais qui se soucierait de publier les biographies des gens ordinaires, de ceux qu’on ne chante pas, de ceux qu’on rencontre dans la rue tous les jours de la semaine et qu’on ne prend même pas la peine de remarquer ?" - Paul Auster - Brooklyn Follies 

Chers lecteurs,

Bienvenue sur les autres japonais. Vivant au Japon depuis plus d'une dizaine d'année, j'ai commencé ce blog en 2008, afin de partager avec vous une expérience du Japon au travers des autres, les proches, les inconnus, les rencontres fortuites, parfois un compagnon de voyage dans un train, tous ceux et toutes celles qui dans un regard, des mots prononcés, des attitudes, ont laissé entrevoir un peu de leur vérité.

Les autres japonais n'a qu'un thème central, celui de vous parler de ceux dont on ne parle pas au Japon, ceux que l'on ne regarde pas, que l'on ne voit pas et que pourtant nous croisons tous les jours.

Je vous souhaite une bonne lecture. 

Giyo Chan

 


 

 

 

Ecrire à l'auteur

Archives