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3 août 2008 7 03 /08 /août /2008 03:22

 « Je vaux moins que mon enfant et que mes beaux parents aux yeux de ma femme » dit Michael, 38 ans, grassouillet, chauve, vautré dans son siège de train. Il vit comme bien peu d`étrangers, à 70 km au sud de Tokyo, dans la région de Shonan qui borde l`océan. Depuis 18 ans, il vit de ces allers retours chaque semaine, partant très tôt, rentrant très tard. Il partage ses dîners avec le vent et l `ombre de sa famille. « Ma femme prépare à manger pour les enfants qui doivent se coucher vers 22h00 et comme je rentre à 23h00 tous les soirs, je ne les vois qu`endormis, seulement quand leur mère m`autorise à les embrasser ». Michael parle sans amertume dans la voix. Il raconte avec des mots simples un quotidien auquel il semble résigné.

Le train est le même chaque jour, à l`aller comme au retour. Michael peut se vanter d`avoir de la chance car il peut s`asseoir confortablement, les japonais préférant rester debout ou s`éloigner, plutôt que de s`asseoir à côté d`un gaijin. Michael vit avec sa femme et ses deux enfants, ses  beaux parents, sans oublier la grand mère. Michael est américain, mais ses enfants sont japonais et ne parlent pas l`anglais d`après lui. « J`avais dit à ma femme de faire attention à me parler anglais devant les enfants mais elle a pris le dessus finalement et mes enfants ne me parlent jamais qu`en japonais ». Avec un niveau de maîtrise succinct du japonais, dans quel environnement de compréhension Michael vit il ?

« les femmes japonaises sont soit de bonnes épouses, soit de bonnes mamans, elles ne peuvent pas être les deux à la fois ». La qualité d`un rôle implique le délaissement de l`autre. Sans doute Michael a-t-il trouvé dans cette explication l`argument qui lui donne la force de comprendre et d`accepter sa vie de famille et la place qu’il y tient. Michael n`a jamais trompé sa femme, tout au plus une petite remarque coquine sur une jeune fille en mini jupe mais jamais cela n`a été plus loin.

« Je crois très fort en Dieu et je le remercie pour tout ce qu`il m`a donné, mais on ne peut exiger le bonheur absolu n`est ce pas ? ». Ces dernières années, Michael a exercé le métier de professeur d`anglais, son premier poste à 19 ans puis, les finances se raréfiant, Michael a fait la transition dans le deuxième métier qu`un étranger sans qualifications peut exercer au Japon : chasseur de têtes, ou plutôt devrions nous dire, chercheur de travail pour les autres. Aujourd’hui sa vie professionnelle est à son zénith. « Le travail est très simple, je téléphone toute la journée, je demande le nom des gens, je les rappelle quelques jours plus tard, je les rencontre et je leur présente différents postes dans différentes compagnies, puis j`envoie leur CV, je les place et ainsi de suite. » Une catégorie de travail pour les non japonais ne parlant pas japonais qui prolifère comme des métastases sur le marché japonais. Michael gagne mieux sa vie, son rythme de vie néanmoins n`a pas changé. « Je rentre à 23h00 tous les soirs, je dois m`habiller en noir et avoir une serviette en cuir noir, du vrai cuir ! La compagnie n`accepte pas le skai, évidemment j`ai du l`acheter moi-même ». Il est de notoriété que ce genre de métier connaît un turn-over ahurissant, nombre de personnes se font renvoyer ou ne tiennent plus la cadence et démissionnent. « Quand j`ai commencé, 3 personnes se sont fait virer en deux semaines, il faut dire qu’elles téléphonaient moins de 200 fois par semaine, donc c`est un peu normal ».

On ne peut blâmer la satisfaction de Michael, évoluant aujourd’hui dans un environnement où des étrangers comme lui se retrouvent, travaillent ensemble dans un emploi qu`ils n`ont pas choisi. Michael est il un homme comblé ? Sa vertu, sa foi, son honnêteté, sa naïveté touchante même ne peuvent être niées. Michael est ce qu`il est intrinsèquement : un homme simple. La simplicité au Japon n`est pas une tare, elle est une discipline, un conditionnement dans lequel chacun se doit de savoir quelle place prendre et l`accepter avec toute l`humilité du monde. Michael a été aspiré par cette discipline culturelle.  Vivre étranger dans un pays aux sentiments patriotiques forts et à la culture autarcique, implique un retrait progressif de ce qui en soi ne convient pas au japonais. L`américain bruyant, jovial, amical placé dans un environnement où il demeure le seul étranger, à terme, perd une partie substantielle de ce qui faisait sa singularité.

 Si l`étranger est différent, la vie économique et sociale japonaise tient au maintien de cette différence. Ainsi Michael le vit encore aujourd’hui, dans sa vie privée : il fut le père de jeunes enfants, maintenant il n`est plus que celui qui apporte l`argent et fait vivre le foyer, et dans sa vie professionnelle : juste un étranger sans maîtrise de la langue du pays qui se retrouve dans cette communauté où les horizons professionnels ne se comptent que sur les doigts d`une main.

L’absence d`une vie professionnelle épanouie a engendré l’apparition de nouvelles professions : coach pour les étrangers exerçant une profession au Japon afin de mieux leur faire accepter leur travail et les revêtir d`une importance qu’eux-mêmes n`auraient jamais soupçonné, persuadés qu’ils sont de rester à part de la société japonaise.

 L`histoire nous enseigne que la diversité est une richesse dans une civilisation. Le Japon n`est pas un cas à part. Mais la lenteur de compréhension, d`acceptation de la différence de la part d`un pays qui a longtemps vécu isolé du monde, provoque un certain contre coup fatal.  

 L`étranger comme Michael se résigne et subit. Ironiquement, il se retrouve comme celui qui au contraire refuse tout du Japon et suit sa voie avec ses certitudes. Paradoxalement, il se tient également aux côtés de celui qui a tout œuvré pour vivre au Japon, appris la langue parfaitement, animé d`un rêve qu`il continue à chercher dans la solitude, l`incompréhension et la déception.

 Tous, désormais, se retrouvent dans les mêmes entreprises pour subir ensemble l’amertume de la désillusion, et vivre le quotidien de celui qui craint pour sa survie.

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Published by Giyo Chan
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commentaires

Shizuka 26/08/2008 00:10

Je suis désolée si je me suis un peu énervée sur ce sujet.
Je ne conteste pas le fait qu'il puisse y avoir des étrangers dans le cas de Michael (18 ans au Japon sans parler correctement le japonais c'est quand même du niveau de l'exploit, mais il y a des gens particulièrement imperméables aux langues étrangères, c'est vrai), ce qui est ennuyeux à mon avis, c'est une certaine généralisation qui est faite de ce cas, étendu à l'ensemble des étrangers, comme dans la dernière phrase.

Si les lecteurs comprennent qu'il s'agit là d'un cas particulier, aucun problème!

Mais je continue à n'être pas d'accord quand vous dites que les Japonais répugnent à s'asseoir près d'un gaijin!

Les gens qui ne connaissent pas le Japon ont souvent une image tellement déformée de ce pays, je ne pense pas qu'il faille en rajouter, c'est tout.

jaranne 24/08/2008 21:39

Jusqu'à présent, je trouvais que les commentaires faits étaient respectables, chacun ayant le droit absolu d'exprimer son opinion, et voici que nous nous retrouvons face à une personne bien sûre de son fait sous prétexte qu'elle vit depuis 25 ans au Japon, on peut vivre 100 ans dans un pays et ne pas en voir la substantifique moëlle, il est permis de critiquer mais je trouve le ton totalement déplacé et la personne particulièrement énervée, je ne suis pas sûre qu'elle ait compris qu'il s'agissait de cas précis et non pas de généralités. En tous cas les autres intervenants l'ont bien compris, EUX ! Epargnez-nous votre agressivité presque injurieuse ! Merci

Shizuka 24/08/2008 07:58

"Les Japonais préférant rester debout ou s'éloigner plutôt que de s'asseoir à côté d'un gaijin"????????

Si vous le pensez VRAIMENT, je crois que vous feriez bien de consulter un psy, vous faites un complexe de persécution.

Mais pourquoi dire des choses pareilles?

Ça fait 25 ans que je vis au Japon, et je n'ai jamais ressenti ça nulle part.

Certains gaijins peuvent faire peur avec leur carrure d'armoire à glace, leurs tatouages, leurs piercings, que sais-je, mais il ne faut pas exagérer et nous pondre une généralité aussi grossière, qui revient à accuser tous les Japonais (puisque vous écrivez LES Japonais) de racisme et d'ostracisme.

Votre vision des étrangers au Japon est simpliste et caricaturale, vous devriez vous borner aux descriptions (qui sont sans doute vraies, encore que je sais combien il est facile de broder sur un thème), et vous dispenser de faire des généralités, relisez-votre dernière phrase commençant par un magnifique "TOUS".

La plupart des étrangers que je connais et qui vivent au Japon n'ont rien à voir avec ce que vous décrivez, et ça me fait de la peine pour eux...

Les enfants qui ne parlent pas la langue du parent étranger, c'est un cas très banal quand l'enfant fait sa scolarité dans l'école japonaise, même sans aucune mauvaise intention des parents.

Je connais même des familles de Brésiliens vivant au Japon, les parents parlent toujours portugais entre eux, mais les enfants ne parlent que le japonais, car ils sont nés au Japon et sont scolarisés dans le système japonais.

Giyo Chan 24/08/2008 09:13


Bonjour Shizuka,

Je suis bien d`accord avec vous.Ceci étant, le cas de Michael est un cas à part, comme tous les autres cas cités dans ce blog. Mais ce qu'une personne vit a sa répercussion sur la société, même si
l'impact est imperceptible. Je suis au désespoir de n'avoir que ces cas particuliers à vous offrir et de ne pas avoir la chance d'en savoir autant que vous pour pouvoir dire que tel cas est un "cas
banals", ou d'avoir même la chance de connaître autant de personne pour pouvoir écrire "la plupart des gens que je connais n'ont rien à voir avec ce que vous décrivez". Seulement, voyez vous, le
traitement "vu en gros" d'un sujet ne m'intéresse pas. Peut être des gens connaissent également leur Michael, leur Madame Yamamoto, leur couple Hiroaki et Ayako? En ce qui me concerne, je ne
connais pas de "plupart", ni même de "familles de brésiliens", je ne connais que des singuliers qui font cette multitude. Si vous ne voyez dans chacun de ces personnages que l'icône d'un
représentant du Japon, c'est que ce blog n'est sans doute pas adapté à vos goûts.


Dvorah 15/08/2008 15:07

Bonjour !
Je trouve votre blog très intéressant et très bien écrit.
Pour ce qui concerne Michael, je n'ai pas noté vraiment de différence avec les hommes japonais que décrit Muriel Jolivet dans "homo japonicus" : salarimen rentrant tard, dérangeant leur famille, n'étant là que pour ramener de l'argent... Michael serait-il le modèle d'une intégration parfaitement réussie ?

Giyo Chan 15/08/2008 15:23


Bonjour Dvorah!

Pour repondre a votre question, en correlant avec l`homo japonicus de Muriel Jolivet que malheureusement je n`ai pas lu , peut etre avez vous raison sur Michael. Apres, on peut se demander ce
qu`est une integration parfaitement reussie. Integration dans la societe et son rythme de vie, est ce par consequence ou par choix que Michael vit ainsi ? Le modele intime japonais est il celui que
Michael vit ? Peut on meme parler de modele ? Je ne saurais vous dire encore.. Cela viendra sans doute avec d`autres articles. Merci pour cette ouverture a la reflexion et votre commentaire !


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Chroniques sociales d'un français au Japon

 

Un jour ou l’autre, nous allions tous mourir et une fois nos corps emportés et enfouis dans la terre, seuls nos amis et nos familles sauraient que nous avions vécu. Nos morts ne seraient pas annoncées à la radio, ni à la télévision. Il n’y aurait pas de notices nécrologiques dans le New York Times. On n’écrirait pas de livres sur nous. Cet honneur-là est réservé aux puissants et aux célébrités, aux gens d’un talent exceptionnel, mais qui se soucierait de publier les biographies des gens ordinaires, de ceux qu’on ne chante pas, de ceux qu’on rencontre dans la rue tous les jours de la semaine et qu’on ne prend même pas la peine de remarquer ?" - Paul Auster - Brooklyn Follies 

Chers lecteurs,

Bienvenue sur les autres japonais. Vivant au Japon depuis plus d'une dizaine d'année, j'ai commencé ce blog en 2008, afin de partager avec vous une expérience du Japon au travers des autres, les proches, les inconnus, les rencontres fortuites, parfois un compagnon de voyage dans un train, tous ceux et toutes celles qui dans un regard, des mots prononcés, des attitudes, ont laissé entrevoir un peu de leur vérité.

Les autres japonais n'a qu'un thème central, celui de vous parler de ceux dont on ne parle pas au Japon, ceux que l'on ne regarde pas, que l'on ne voit pas et que pourtant nous croisons tous les jours.

Je vous souhaite une bonne lecture. 

Giyo Chan

 


 

 

 

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